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Livreur à scooter et sac à dos de livraison, symbole de l'ubérisation du trafic de drogue

Ubershit, Ubercoke : l'ubérisation de la livraison de drogue à domicile

La drogue livrée comme une pizza, et nous toujours en planque

La livraison de drogue à domicile s'est calquée sur les plateformes : on commande, on est livré, on est fidélisé. Pendant ce temps, la réponse publique reste en mode « colis perdu ».

Charlotte d'Ornellas, journaliste, en plateau en janvier 2024.

Ces mots datent de janvier 2024. Mais depuis, le phénomène n'a fait que s'étendre, et la réponse publique, elle, est toujours en livraison différée.

« Uber Coke », le surnom vient des policiers

Ce n'est pas un slogan de journaliste. À Bayonne, les enquêteurs de la PJ ont eux-mêmes surnommé « Uber Coke » un réseau qui livrait cocaïne, cannabis et amphétamines en scooter, sept jours sur sept, de midi à minuit, sur commande par messageries cryptées. Parmi les clients identifiés : des personnalités locales ou du show-business, des gens de la nuit et de la restauration. (source)

Un service à horaires étendus, avec une clientèle haut de gamme. Une pizzeria rêverait d'un tel carnet d'adresses.

1995 : des sous-marins, des téléobjectifs, des bips

J'ai travaillé à la PJ de Clermont-Ferrand dans les années 1990. Nos outils numériques : un téléphone qui ne servait qu'à téléphoner, et un bip pour rappeler l'enquêteur de permanence.

Surtout, il y avait les planques. Des heures dans un « sous-marin », devant un domicile ou devant un bar, à photographier au téléobjectif pour prouver que tel individu connaissait tel autre, ou qu'il fréquentait telle nourrice. Chaque cliché était une pièce du dossier. Et quand l'affaire tombait, le bureau des stups se remplissait de plusieurs gardés à vue.

C'était lent et physique, mais ça marchait, parce que le deal avait un lieu. Le produit tuait déjà : des jeunes ont été retrouvés morts, par overdose ou à cause d'une saleté coupée on ne sait avec quoi. Mais les interpellations, même houleuses, se terminaient sans blessé. Pas de tirs de mortier, pas de kalachnikov.

2026 : le client suit sa commande par GPS

Le téléphone portable servait déjà, dès les années 2000, à fixer un rendez-vous, mais la livraison est restée un marché de niche jusqu'à la fin de la décennie, selon l'OFDT. Elle a ensuite explosé : après la crise sanitaire, elle gagne les villes secondaires et même de petites agglomérations, comme en Picardie ou dans la Meuse, avec parfois un suivi de commande par GPS.

Et le service est complet. L'OFDT a observé :

  • des cartes de fidélité (un gramme offert), des échantillons d'ecstasy avec un gramme de coke, des mentions « satisfait ou remboursé » et des tombolas dont les lots sont un téléphone ou des nuits d'hôtel ;
  • à Lille, après le premier confinement, des masques FFP2 (alors en pénurie) offerts pour un achat de cannabis ou de cocaïne ;
  • des démarcheurs payés 2 euros par message reçu, qui distribuent un échantillon avec un QR code ;
  • des offres d'emploi qui copient les fiches de poste classiques ;
  • des fichiers clients revendus entre trafiquants, jusqu'à plusieurs milliers d'euros.

À Marseille, les dealers se déguisent en livreurs de repas, avec des sacs à dos floqués, et sont difficiles à repérer pour les forces de l'ordre. Un point de vente de la Savine était même identifiable sur Google Maps. Face à la hausse des contrôles et à la concurrence entre quartiers, les trafiquants se repensent.

Ailleurs, le patron de la brigade des stups de la PJ parisienne, Christophe Descoms, résume : « On livrerait des pizzas, ce serait pareil ». Il note aussi que des services du type Deliveroo ou Uber représentent, pour certains, de nouveaux vecteurs pour démarcher des clients.

Mes sous-marins ne servent plus à rien

Mettez un enquêteur de 1995 devant une cité en 2026 : il photographie un point de deal vide. Le commerce se passe sur Telegram.

Et le scénario est connu. Selon l'OFDT, le démantèlement systématique des points de deal a incité certains trafiquants à passer au numérique pour plus de discrétion. L'accord négocié avec Snapchat fin 2021 a ensuite accéléré leur migration vers des messageries plus sécurisées. À force de fermer les boutiques, on a appris aux vendeurs à ouvrir en ligne. Et les policiers n'ont pas toujours l'autorisation juridique d'infiltrer ces comptes avec de faux profils, ni les compétences techniques pour se faire passer pour des clients.

Le cloisonnement fait le reste. Un policier lyonnais le résume ainsi : le livreur ne connaît pas le fournisseur, qui ne connaît pas la centrale d'appel, et on interpelle le livreur sans rien apprendre du haut de la chaîne. Il cite le cas de livreurs lyonnais dont la centrale d'appel est à Toulouse. En 1995, un bureau des stups plein de gardés à vue, c'était un réseau qui tombait. Aujourd'hui, c'est un livreur de moins, remplacé dans l'heure par un autre recruté en ligne.

Quant au paiement, le virement ou la cryptomonnaie existent, mais restent encore peu répandus. Ils ont un avantage pour le réseau : le livreur ne circule pas avec de l'argent liquide. Le cash domine toujours, avec une tendance à surveiller.

Et la volonté politique, dans tout ça ?

La réponse publique avance à son rythme. Les opérations de 2023 ont permis de récupérer une tonne de cannabis, 425 kg de cocaïne et 117 millions d'euros, face à un narcotrafic qui génère entre 3,5 et 6 milliards d'euros de profits en France.

Selon la cheffe de l'Ofast, le kilo de cocaïne s'achète 28 000 à 30 000 euros en France avant d'être revendu 65 à 70 euros le gramme, soit environ 65 000 euros le kilo au détail, pour quelque 600 000 acheteurs estimés. Aucun commerce légal n'a de telles marges, ni un réseau de livraison aussi réactif, à qui personne n'a jamais reproché un manque de volonté.

Le client, lui, est servi en moins de quarante minutes. Un usager le dit sans détour : c'est devenu un achat impulsif, comme sur Amazon, alors qu'avant il fallait se déplacer. La décision politique, elle, est livrée par annonces, à intervalles de plusieurs années.

Conclusion

En 1995, on perdait des heures dans un sous-marin pour prouver qu'un homme fréquentait une nourrice. Aujourd'hui, la nourrice a un compte professionnel, le client a une carte de fidélité et l'État a un communiqué.

On a gagné en délai de livraison, et on a perdu en civilisation. Vu de ma voiture de planque, je n'appelle pas cela du progrès.

Sources

  • OFDT, Clément Gérome, Annales des Mines, décembre 2023 : org
  • Banque des Territoires (rapport OFDT, livraison dans les petites agglomérations) : lien
  • Europe 1 (Marseille) : lien
  • Tendance Ouest (Christophe Descoms) : lien
  • Affaire « Uber Coke » (Pays basque) : lien
  • Chiffres du narcotrafic et prix de la cocaïne : lien